Une légende…

En ce temps-là, il y a de cela plus de 5000 ans, en 3000 avant notre ère, Emmerkar, souverain de la cité sumérienne d’Uruk, convoitait le fabuleux trésor d’or, d’argent et de lapis lazuli du seigneur de la cité d’Aratta[1]. Il aurait aimé que ce dernier lui fasse allégeance. Il aurait ainsi été le chef incontesté et incontestable de toute la région. Le pouvoir, ce flatteur miroir, voilà ce sur quoi lorgnait Emmerkar. Le roi d’Aratta tenait à ses privilèges et à sa terre. Il combattit vaillamment Emmerkar. Celui-ci eut alors une idée. Si le combat ne soumettait pas son ennemi, la ruse y parviendrait ! Il fit alors envoyer au seigneur d’Aratta un morceau de bois sur lequel étaient gravés des signes inconnus. Très intrigué, le souverain d’Aratta s’escrima pendant des années à essayer de déchiffrer ces signes insolites, sans jamais y parvenir. Mais pendant ce temps, il ne combattait pas et Emmerkar eut tout le loisir de gouverner à sa guise ! Une variante de la légende dit aussi : « Il lissa l’argile avec les mains en forme de tablette et y déposa les paroles ; jusque-là personne n’avait déposé des paroles sur l’argile ». Ce jour-là, sur ce morceau de bois – ou d’argile -, l’écriture était née.

Plus prosaïquement, le développement de l’agriculture et les échanges commerciaux en expansion ont nécessité de garder des traces de ces échanges : il fallait compter les têtes de bétail et les sacs de grains vendus et achetés, afin de calculer les bénéfices acquis. L’écriture est donc née du commerce : un système de pictogrammes pour recenser des données concrètes et tangibles, mais rien encore pour exprimer les pensées et les idées.

Pourtant, la légende montre bien à quel point l’écriture, déjà, représentait une marque  de  supériorité. Il n’est donc pas étonnant que, peu à peu, les puissants s’y soient intéressé pour leur propre compte, l’aient captée à leur profit.

Ils souhaitent voir gravée dans le marbre, l’histoire de leur vie. Ils emploient pour cela des scribes, issus des classes sociales élevées, instruits et éduqués, et chargés de retranscrire la biographie des souverains. De leur côté, les religieux ne sont pas en reste puisqu’une bonne part des écrits est de cet ordre-là. Ainsi, l’écriture est affaire de pouvoir, elle concerne le Temple et le Palais et marque le signe du clivage entre les rois et le peuple. Qui possède l’écriture possède le savoir, donc le pouvoir.

Les égyptiens ne changeront pas l’ordre établi. De la dure pierre sur laquelle ils écrivirent, ils passeront au papyrus, plus maniable. Leur système de hiéroglyphes, bien que stable pendant quarante ans, se déclinera en deux utilisations : l’écriture hiératique, réservée aux prêtres pour les transcriptions religieuses et l’écriture démotique, graphie simplifiée pour les « autres ». Ne nous méprenons pas ! Ces « autres » ne sont pas le peuple ! L’écriture est toujours l’affaire des classes sociales supérieures… Mais le fait même qu’il y ait différenciation des graphies selon l’appartenance sociale, indique clairement la fonction de « code » dévolue à l’écriture. Si, au départ, les petits signes, plus proches du dessin que réellement de l’écriture, servaient à répertorier et classer des objets, ils se transforment dès qu’il s’agit de retranscrire de l’abstrait, des idées ou des pensées. Ils donneront naissance aux alphabets, où, à une lettre correspond un son. Cette étape est particulièrement importante, en ce sens qu’elle opère un glissement de niveau, très lent, certes, mais inéluctable, vers notre époque. D’élément de pouvoir, l’écriture deviendra élément de libération des peuples. Chez nous, c’est la Révolution Française qui, la première, émettra l’idée que la lecture et l’écriture doivent être partagées par tous. Tous ? Enfin, presque… A l’époque, savoir lire signifiait savoir lire la Bible, et la Révolution, qui souhaitait transmettre son idéologie, a vite compris qu’elle devait concurrencer l’Église sur un terrain qu’elle occupait : celui de l’école. Peu à peu l’enseignement s’est développé et si Jules Ferry a fait voter des lois instaurant la gratuité et l’obligation de l’enseignement primaire, c’est avec la séparation de l’Église et de l’État, en 1905, que ce dernier a pris les rênes de l’enseignement et que l’écriture, devenant un enjeu scolaire, a conquis d’autres classes sociales.

 


[1] L’aventure des écritures : naissances, Bibliothèque Nationale de France

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